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vendredi, 12 octobre 2007

Pourquoi la Finlande est le pays le mieux adapté au monde à venir

Par Jean-Eric Aubert

L’avenir en crise pousse toutes les sociétés de la planète à s’adapter. La Chine s’est réveillée et l’Inde redevient géante. Mais saviez-vous que la Finlande passe pour la plus apte à traverser la tempête ? Elle a ceci de commun avec le Japon, champion de l’adaptation depuis plus d’un siècle, d’avoir gardé vivantes ses racines primitives. Économiste expert international en prospective et en politique d’innovation, Jean-Éric Aubert parcourt la planète pour comprendre l’interface entre nature, technologies et mentalités. Il a longtemps travaillé pour l’OCDE avant de rejoindre la Banque Mondiale. Il a beaucoup écrit et organisé de nombreux colloques, notamment avec Thierry Gaudin - le dernier en date, à Cerisy, « Vers des Civilisations mondialisées ? De l’éthologie à la prospective », a été publié aux éditions de L’Aube.

(JPG) Si nous posons la question de la survie dans le siècle qui s’ouvre, ce n’est pas par goût du catastrophisme. D’abord l’histoire nous a appris que le pire n’était pas toujours évitable : en témoignent le siècle passé et les deux guerres mondiales. Pour réfléchir à ce qui nous attend, partons des conditions objectives où se trouvent les peuples : si l’on contemple la succession des civilisation, la technologie apparaît comme le principal instrument de médiation avec le monde. À chacune quatre grandes périodes de l’histoire humaine - sociétés paléolithiques, sociétés agraires, sociétés industrielles et sociétés contemporaines (que, faute de mieux, on qualifiera de post-industrielles) -, on peut associer un certain type de rapport de la technologie au monde, qui structure l’ensemble des comportements, vis-à-vis de la nature comme vis-à-vis de l’Autre.


Les quatre âges

Participation : les sociétés paléolithiques (entre -500 000 et -2 millions d’années) sont fondées sur un rapport de participation au monde. Les individus et les groupes s’y vivent comme partie du tout. Ces sociétés sont, à proprement parler, sans Etat. Le temps y est vécu comme cyclique, avec le mythe de l’éternel retour. Tout est sacré.

Composition : avec les sociétés agraires, qui se développent après la révolution néolithique (entre -5000 et -10 000 ans), les rapports au monde passent à la composition. Composition avec la nature, grâce aux progrès spectaculaires des technologies agricoles, qui permettent une accumulation de richesses impensable jusque-là. Composition avec les pouvoirs, guerriers et autres, qui se constituent en surplomb des sociétés grâce aux richesses qu’ils s’approprient ou dont les populations leur délèguent la gestion. Composition avec le divin, du fait de l’émergence des religions organisées, puis de l’apparition des monothéismes et des éthiques (confucianisme, bouddhisme) - notons que, dans les deux cas, on n’est plus dans une saturation complète des sociétés par le sacré. Le rapport au temps évoluent : de cyclique, il devient linéaire. Le sacré est canalisé.

Réquisition : avec les sociétés industrielles et la révolution scientifique et technique qui les fonde (depuis un à trois siècles), s’instaurent des rapports de réquisition du monde. Descartes le dit bien : « Je vis que le temps était venu de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » C’est Heidegger qui qualifie de “réquisitoire” ce rapport singulier, donnant une image : la turbine de la centrale dans le fleuve mobilise l’énergie de ce dernier de manière bien différente de la roue du moulin à eau qui tournait avec le courant (qui composait avec lui, pour reprendre notre vocable, alors que la turbine le happe, le rapte, le comprime, le suce... et le rejette pollué). La mobilisation s’étend évidemment à bien d’autres domaines, à commencer par celles des ouvriers dans les usines et celle, pressante, des consommateurs enjoints de faire tourner la machine - sans parler des hommes enrôlés pour défendre l’État ou assurer ses conquêtes, etc. Conséquences connues : d’un côté, mondialisation par la guerre, surexploitation de la nature, surpollution, super-propagande... ; de l’autre, émergence des libertés individuelles et prémisses de démocratie. Le temps linéaire devient une flèche offensive. Le sacré, relégué aux affaires spirituelles, perd progressivement son sens. Le monde est de plus en plus « désenchanté ».

Programmation : les sociétés contemporaines se signalent (depuis un demi siècle) par un double rapport à la technologie. D’un côté, la perception (diffuse) des limites du mode de réquisition industriel entraîne une (lente) évolution des attitudes : il est question de rechercher un « développement durable » qui suppose, mine de rien, une véritable métamorphose de tous nos modèles. De l’autre, poussant jusque dans l’immatériel la logique technologique qui les a générées, les sociétés post-industrielles instaurent des rapports au monde de l’ordre de la programmation : informatique, génétique, médiatique... le logiciel refonde tout. Plus subtile que la réquisition qui animait la société industrielle, la programmation installe un projet encore plus prométhéen : remodeler la vie elle-même, modifier la façon dont l’humain se reproduit, créer des soleils, coloniser le cosmos... devenir des dieux. On pourrait suggérer que le sacré revient de façon immanente, primitive. Le temps se relativise et explose, diffracté en séquences chaotiques. De plus en plus abstrait, le triomphe scientifique, technique, médical (avec allongement stupéfiant de la vie, mais aussi surpopulation et vieillissement), s’avère aussi de plus en plus fragile et risqué. Car la programmation comporte nécessairement des erreurs, dans tous les domaines, génétique et énergétique, alimentaire et financier (avec des instabilités potentielles non calculables, par exemple du côté des assurances, de la bourse, des redistributions...).

Comment réagissent les différentes sociétés ?

• On pourrait penser que la civilisation occidentale, celle qui s’est le plus distanciée de la nature et a acquis la plus grande confiance dans sa capacité à la conquérir et à la manipuler, soit la mieux armée pour s’engager sur la voie du développement durable, par des efforts d’innovation de toute nature (sociale, technologique, etc.). Mais elle est encore bien trop habitée par l’esprit de réquisition de la société industrielle. C’est vrai, en particulier des États-Unis, qui n’hésitent pas, par exemple, à lancer une guerre préventive d’envergure, pour garder le contrôle des gisements pétroliers du Moyen-Orient ; ou à faire financer leurs excès par l’épargne mondiale, asiatique en particulier, au risque d’accroître considérablement leur vulnérabilité à un retournement potentiel de leurs créanciers.

• Une autre société détiendrait-elle les clés de l’adaptation ? La Chine a toujours été bien placée en la matière, du fait de sa posture mentale d’immersion dans le réel. On la voit cependant mal, aujourd’hui, freiner sa folle croissance, ni investir dans les technologies non énergétivores, fondatrices d’une nouvelle ère. Son adaptabilité repose traditionnellement sur les structures familiales - sa modernisation à marche forcée n’a-t-elle pas trop déstructuré celles-ci ? Quoique imprégné de culture chinoise, le Japon conserve des racines primitives propres qui lui permettent de maintenir des rapports singuliers avec la nature, plus disposé à respecter celle-ci que son grand voisin - mais sa frugalité zen et ses puissants réflexes communautaires n’ont-ils pas été gâtés par la boulimie consumériste des dernières décennies ? L’Inde, qui monte en puissance et pourrait se retrouver au premier rang plus tôt que nous le pensons, dévoilant de formidables atouts notamment en informatique, vit sur la tradition d’acceptation du réel de la vision hindoue multimillénaire. Sa combinaison sociologique très spéciale de masses paysannes en pleine prolétarisation, de classes moyennes modernistes en pleine expansion et de maintien du système des castes lui offre une équation unique au monde, ouverte à de nombreuses adaptations possibles... De leur côté, les Russes, joueurs d’échecs, savent anticiper loin et leur capacité d’abnégation est un atout fort. Mais leur désorganisation depuis qu’ils se sont ouverts au monde ne se résorbera pas de sitôt, enracinée dans un substrat anthropologique et historique profond de soumission à des oligarchies. Leur non respect pour la nature, dont l’immensité a pu donner une impression d’inépuisabilité, ajouté à de sérieux risques d’accidents technologiques, rend leur avenir d’autant plus incertain.

Toujours sous le coup des effets déstructurants de la colonisation et de ses suites, les autres sociétés, dites “non (ou moins) développées” auront besoin de plusieurs décennies sans doute, avant de retrouver des bases socio-culturelles propres à assurer un quelconque développement civilisationnel. Quels seraient les impacts d’un ralentissement majeur de l’économie mondiale sur l’Afrique ? Impossible à dire, tant l’intégration africaine dans le processus de mondialisation est contrastée et problématique. En Amérique latine, une crise mondiale provoquerait certainement une exacerbation des violences au sein de sociétés très inégalitaires. Quant aux pays Arabes, fortement courtisés du fait de leur position pétrolière stratégique, ils se retrouveront inéluctablement livrés aux aléas de leurs propres évolutions internes, leur moteur social actuel (l’intégrisme religieux) n’ayant pas vraiment prise sur les innovations que l’avenir du monde exige. 

Un panorama aussi lapidaire présente forcément toutes sortes d’erreurs. En cas de crise gravissime, la survie pure est plus accessible aux peuples très pauvres, habitués à vivre dans des conditions épouvantables, alors que les sociétés privilégiées s’écroulent - mais l’espèce humaine a souvent prouvé sa capacité à rebondir d’un extrême à l’autre... Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéresse ici est de savoir quelle société peut, non seulement survivre, mais innover. Passons donc à l’Europe.

• Concernant l’Union Européenne, l’année 2005 a montré que sa marche vers l’union n’est pas un long fleuve tranquille. Dans ce contexte, il est utile de prêter attention aux diverses cultures qui la recouvrent- anglo-saxonne, latine, rhénane, nordique et, depuis peu, slave et magyare - principalement différenciées par les modes d’insertion de l’individu dans la communauté. Les scénarios d’adaptation varieront beaucoup d’une culture à l’autre. Les Anglo-Saxons feront sans doute preuve d’une bonne résilience, mais avec une sérieuse aggravation des inégalités internes. Les sociétés latines chercheront abri et aide de l’État, qui risque fort de manquer de ressources. La France s’inscrit dans ce scénario inducteur de ruptures - comme disait Raymond Aron : « La France fait de temps à autres une révolution, jamais de réformes. » Les sociétés rhénanes ont actuellement du mal à trouver les consensus qui leur sont vitaux pour s’adapter... Les sociétés nordiques sont les mieux armées, du fait d’un équilibre entre traditions communautaires et encouragement des prises de risque individuelles. Parmi les sociétés nordiques, il faut faire une place à part à la Finlande. Celle-ci a fait preuve de capacités exceptionnelles pour se distinguer dans la compétition mondiale. Elle le doit à une faculté singulière d’intégrer la modernité dans des modes de pensée et d’organisation traditionnels, voire primitifs.

La Finlande, société primitive avancée ?

La Finlande est classée depuis plusieurs années comme le pays le plus compétitif du monde par les organismes spécialisés (par exemple le World Economic Forum, organisateur des sommets de Davos). Cette réussite repose sur plusieurs fondamentaux dans lesquels elle se classe aussi au tout premier rang mondial :

- une population très bien éduquée, et pour laquelle les effets des inégalités de revenu sont pratiquement inexistants ;

- une société faite de grande participation et transparence démocratique et de laquelle pratiquement toute corruption a été éliminée ;

- des capacités d’innovation remarquables faites de grand pragmatisme, investissant aussi bien les secteurs traditionnels que les secteurs de pointe, avec des dispositions d’esprit et des dispositifs organisationnels qui favorisent les coopérations université-industrie.

Ce sens communautaire et ce pragmatisme technologique ont été induits, à n’en pas douter, par les conditions climatiques très sévères dans lesquelles le peuple Finlandais a évolué tout au long de son histoire. Ils trouvent aussi leur raison d’être dans l’histoire singulière de la Finlande, confrontée au fil des siècles à des empires (Suède, Russie, Allemagne) qui l’ont occupée mais jamais conquise, et auxquels elle a résisté précisément en développant les ressources de sa population.

Fine pointe d’un courant migratoire d’origine asiatique, venu de l’est de l’Oural, qui a occupé le nord de l’Europe il y a 10 à 15.000 ans, le peuple Finnois a conservé un caractère de société primitive, et toutes les facultés qui y sont associées. Dans le même temps, en s’appuyant sur cette identité et en la cultivant, il s’est donné les moyens d’intégrer la modernité la plus avancée. Ainsi apparaît-il comme un « loup solitaire » d’un point de vue culturel, et c’est de cela dont il tire sa force.

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