samedi, 07 juin 2008
La vie dans les sphères : comment vivre dans un oikos éclaté ?

Frédéric Neyrat. Docteur en philosophie, ancien Directeur de programme au Collège International de Philosophie. Publications : « Fantasme de la communauté absolue » (L’Harmattan, 2002) ; « L’image hors-l’image » (Leo Scheer, 2003). « Surexposés » (Lignes - Manifeste, 2005) ; « L’indemne. Heidegger et la destruction du monde » (Sens et Tonka, 2008).

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mardi, 03 juin 2008
Fin et retour de l’humanisme

Le débat sur l’humanisme est crucial pour notre avenir puisqu’il porte en définitive sur la définition de l’humanité prochaine, mais il révèle aussi certains traits essentiels de l’esprit du temps présent. En effet, on peut voir dans ce débat une illustration des apories intellectuelles que nous rencontrons aujourd’hui, sous la forme par exemple d’une tension irrésolue entre l’idée politique et morale de l’homme comme sujet libre, qui se trouve au fondement de nos institutions et, par ailleurs, la représentation de notre réalité fournie par la science, notamment la biologie. Il ne s’agit pas ici de prétendre que ces diverses conceptions soient en contradiction, mais convenons que leur coexistence est source de tensions multiples au sein de la culture contemporaine. La discussion entourant l’humanisme illustre parfaitement plusieurs aspects fondamentaux de ce que nous pourrions appeler la précarité symbolique de notre situation de pensée.D’autre part, ces mêmes recherches permettent d’entrevoir que de nouvelles aspirations morales prennent place aujourd’hui, qui sans être en rupture avec celles qui les ont précédées au sein de la modernité, n’en sont pas moins différentes en raison de leurs motifs sous-jacents. On constate ainsi, que ce soit en Allemagne ou ailleurs, l’émergence d’une volonté d’en finir avec les injonctions morales des générations précédentes, voire de se déprendre du poids symbolique associé à l’expérience proprement catastrophique du XXe siècle. Il s’agirait, si le projet d’un humanisme nouveau parvenait à se réaliser, de délaisser la posture sceptique qui a dominé tout l’univers des idées, en réaction notamment à la démesure des mobilisations politiques qui ont marqué tragiquement l’histoire récente, pour reprendre la tâche, là où elle a été laissée, d’élaborer une pensée de l’humanité de l’homme qui convienne à un âge caractérisé par le déploiement virtuellement illimité de notre puissance technique.

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dimanche, 23 mars 2008
L'auto-affirmation de l'Université
Remplaçant à la tête de l’université de Fribourg le social-démocrate von Möllendorf, qui n’exerça sa charge que quelques jours, Heidegger entend rénover l’Université allemande, et par là l’Allemagne tout entière ainsi que la civilisation européenne. Le Discours du Rectorat a aussi bien un aspect philosophique qu’un aspect politique. Réorganiser le savoir et la science, c’est tresser un nouveau lien entre l’action et la pensée. La théorie comprise comme authentique pratique, idée héritée des penseurs grecs anciens, désigne la mission spirituelle de l’université :
« il ne s’agit pas « d’assimiler la praxis (action) à la théorie (savoir, contemplation), mais au contraire de comprendre la théorie elle-même comme la plus haute réalisation de la praxis authentique. Pour le Grecs, la théorie n’est pas un « bien culturel » comme un autre, mais le centre le plus intimement déterminant de l’ensemble de l’existence populaire au sein de l’Etat ».
Heidegger propose de réorganiser le travail des étudiants en trois « services », du travail, de la défense et du savoir:
« La première obligation est celle qui les conduit à la communauté populaire. Elle leur fait un devoir de prendre part à la peine, aux aspirations, aux capacités de tous les membres du peuple, quel que soit leur état, en partageant le fardeau et en mettant la main à la pâte.
Cette obligation est désormais fixée et enracinée dans l’existence étudiante par le service du travail. »
« Le deuxième lien est celui qui lie à l'honneur et au destin de la nation, au milieu des autres peuples. II demande - assurée en savoir et savoir-faire, et tendue par la discipline - la disponibilité à payer de sa personne jusqu'au bout. Ce lien embrasse et traverse à l'avenir le Dasein étudiant tout entier comme service de défense. »
« La troisième obligation de la communauté étudiante est celle qui la lie à la mission spirituelle du peuple allemand. Ce peuple travaille à son destin dans la mesure où il place son histoire dans une certaine possibilité : celle de manifester la surpuissance de toutes les puissances formatrices de monde de l’existence humaine, et où il conquiert toujours à nouveau son monde spirituel. (…) Une jeunesse étudiante qui se risque tôt dans l’âge adulte et qui étend son vouloir jusqu’au destin à venir de la nation, s’oblige de fond en comble au service de ce savoir. (…) Mais ce savoir n’est pas pour nous la tranquille prise de connaissance d’essentialités et de valeurs-en-soi, il est la plus tranchante mise en péril de l’existence au milieu de la surpuissance de l’étant. (…)
Les trois liens – lien par le peuple au destin de l’Etat dans une mission spirituelle – sont pour l’essence allemande également originels. Les trois services qui sortent de là – le service du travail, le service militaire, le service du savoir – sont également nécessaires et de rang égal. »
16:52 Publié dans Université-Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : université, autonomie, bourgogne, ub, heidegger
samedi, 27 octobre 2007
Hannah et le magicien
La prise du pouvoir par Hitler n'a pas été un Betriebsunfall, comme les Allemands d'après-guerre aimaient à le dire, une sorte "d'accident industriel" imprévisible qui arriva à la nation de l'extérieur et laissa indemnes les traditions allemandes. Bien plutôt l'impérialisme génocidaire qu'il déchaîna sur l'Europe représentait l'apogée des tendances profondes de l'histoire allemande elle-même. Mann implorait ses compatriotes de ne pas être trop tolérants envers eux-mêmes. Leur tâche, insistait-il, était d'épurer les comptes, de faire le bilan de leur patrimoine national, de Herder à Heidegger, afin d'identifier et de confronter les illusions spécifiquement allemandes qui causèrent la catastrophe.
Martin Heidegger se risqua à son propre récit des fortunes de l'Allemagne. Il était inflexible sur le fait que ce qui s'était passé était essentiellement un phénomène européen et non typiquement allemand. (Son étudiante Hannah Arendt partageait cette approche). Bien sûr, il n'avait pas complètement tort. L'Allemagne est loin d'avoir été la seule à choisir une solution fasciste ou autoritaire aux maladies politiques de l'entre-deux guerres. Mais Heidegger n'était pas un analyste ordinaire du désastre. Il avait lui-même soutenu le régime nazi. Il dessinait une prophylaxie rétrospective contre ses propres paroles et actes.
19:25 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Philosophie, Arendt, Heidegger, Totalitarismes
